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Pandémie grippale et vaccination : entre peurs irrationnelles et certitudes douteuses
Yaroslav Pigenet , le 08 Décembre 2009 dans Analyses
Alors que le pays semblait avoir atteint le pic de l’épidémie de grippe A (H1N1) et que la polémique sur l’intérêt de la vaccination semblait retomber, l’OPECST organisait le 1er décembre une audition publique intitulée « Face à la grippe A et à la mutation des virus, que peuvent faire chercheurs et pouvoirs publics ». Avant que ne s’expriment les responsables publics, les gestionnaires et les acteurs de terrain impliqués dans la lutte contre les virus, médecins, épidémiologistes et biologistes ont d’abord été invités à dresser un état des connaissances scientifiques sur la pandémie, son évolution possible et sur les moyens de l’enrayer.
En dépit de la qualité et de la grande richesse informative de chacune des interventions, il n’est pas certain que cette table ronde composée d’experts scientifiques de tout premier plan a parfaitement rempli ce qui semblait manifestement être sa mission : convaincre par des arguments scientifiques les médecins généralistes, les infirmières et le grand public que la vaccination massive n’est pas seulement souhaitable mais indispensable pour prémunir la collectivité et les individus d’une grave pandémie de grippe A H1N1.
Manque de civisme ou manque d’information ?
En effet, derrière l’apparente unanimité des experts à considérer toute objection à la campagne de vaccination actuelle comme relevant de l’irrationalité, du caprice, de la désinformation voire de l’incivisme, Antoine Flahault, directeur de l’Ecole des Hautes Etudes de Santé Publique note toutefois que «avant de culpabiliser les gens [qui ne veulent pas se faire vacciner] sur leur manque de civisme, il serait nécessaire de réaliser des études cliniques évaluant scientifiquement l’efficacité de la vaccination anti-grippale». L’épidémiologiste, qu’on aurait du mal à ranger parmi les adversaires de la vaccination, a rappelé à cette occasion que les études menées sur le vaccin «saisonnier» indiquent une faible efficacité, notamment chez les personnes âgées – à qui il est pourtant habituellement prescrit en priorité.
Estimant que ce type d’objections pouvaient contribuer à «entretenir le trouble et la désinformation du grand public» mais reconnaissant que, faute de temps, le vaccin «pandémique» n’avait pu être évalué selon les procédures habituelles, Brigitte Autran, professeur d’immunologie à la Pitié-Salpétrière, a tenu à préciser que «des études cliniques ont bien été effectuées sur son efficacité en mesurant des critères tels que la production d’anticorps induite lors de son injection au sujet sain». La chercheuse, qui avait un peu plus tôt taxé les gens rétifs à la vaccination d’incivisme, concède toutefois qu’à ce jour, on n’a pas démontré «l’efficacité de la vaccination comme barrière à la propagation de l’épidémie». Une concession qui, curieusement, n’a été contestée par aucun des scientifiques qui préconisent une vaccination massive...
De la grippette à l’hypothétique mutant
Restait alors l’argument de la protection individuelle, souvent avancé en raison de la supposée gravité des symptômes provoqués par la grippe A. Là encore, on constate une dissonance entre l’alarmisme de certaines déclarations et les données épidémiologiques présentées pour les étayer lors de cette table ronde. Plusieurs intervenants ont en effet insisté sur l’existence de syndromes grippaux inexpliqués et particulièrement violents, touchant des sujets jeunes habituellement épargnés par la grippe saisonnière. Pourtant, les statistiques de mortalité grippale dans l’hémisphère sud fournies par Jean-Marie Cohen, coordinateur national du réseau des GROG ou Groupes Régionaux d’Observation de la Grippe, semblent indiquer une mortalité dix fois moindre pour la grippe A que pour la grippe saisonnière ! On pourrait s’interroger sur la valeur scientifique d’une argumentation opposant l’invocation de quelques cas isolés et atypiques à des études épidémiologiques complètes. On note que l’application du principe de précaution, souvent décriée par les scientifiques, semble cette fois unanimement soutenue par les experts...
Dernier argument, parfois avancé dans les médias - mais pas au cours de cette table ronde - par les partisans d’une vaccination globale : le risque d’une mutation ou d’une recombinaison du virus H1N1 qui le rendrait «plus pathologique» qu’il n’est actuellement. A ce sujet, tout en reconnaissant l’existence d’un tel risque, François Bricaire, chef du service des Maladies Infectieuses à la Pitié -Salpétrière explique néanmoins que «l’on ne peut savoir dans quel sens le virus va muter». Jean-Claude Manuguerra , responsable de la Cellule d'Intervention Biologique d'Urgence de l'Institut Pasteur, rappelle quant à lui que si une mutation peut effectivement rendre le virus plus virulent elle pourrait aussi bien rendre inefficaces les vaccins actuellement injectés. Prudent, François Bricaire reconnaît que «à partir du moment où on est incapable de répondre à la question ’Quand la mutation pandémique va-t-elle arriver’, on entre dans le flou artistique». Une opinion qui semblait partagée par l’ensemble des experts invités...
Un rendez-vous manqué ?
Finalement, de par la qualité et la richesse des interventions, cette table ronde scientifique aura permis de se faire une idée plus juste de ce que savent les chercheurs sur la grippe A pandémique . Mais il est peu probable qu’elle ait dissipé les doutes des «sceptiques» de la vaccination. Quant aux «peurs irrationnelles» suscitées, selon les scientifiques, par les opposants à la vaccination, on continue à se demander si la meilleure façon de les combattre consiste à reconnaître les doutes inhérents à toute démarche scientifique ou bien à proclamer des certitudes que l’on ne peut avoir.
Dans ce contexte, on peut évidemment s’interroger, comme l’ont fait certains membres de l’assistance et certains experts invités lors de la seconde partie de l’audition, sur le recours exclusif aux outils techniques et sur l’absence d’une dynamique construite avec les médecins généraliste pour construire la vigilance collective indispensable pour combattre une pandémie. En effet, rappelle l’économiste Claude Le Pen, «une pandémie c’est une maladie du peuple, qui concerne le domaine collectif, c’est davantage une affaire du politique que du docteur (ex la peste à Marseille)». Selon ce spécialiste des politiques de santé «nous avons un problème dans la relation expert-politique. La relation est censée renforcer le politique. Or elle fonctionne à l’envers. D’une part, l’expert est porteur d’une position politique et le politique se transforme en donneur de “prescription normative” issue de la science. Ce couple est vicieux et pas vertueux : on aboutit à l’affaiblissement des autorité des politiques comme des experts ! Donc le contexte est au scepticisme généralisé. Internet c’est le media qui conteste , qui dit “non” contre une parole publique perçue comme “mensonge”. De ce fait les pouvoirs publics n’ont plus qu’une issue “en faire le plus possible pour ce protéger”»


