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Fukushima : l’enfouissement des questions qui fâchent
Bernadette Bensaude Vincent et coll. , le 07 Avril 2011 dans Engagements
Si la catastrophe survenue le 11 mars 2011 au Japon suscite l’émoi et la réflexion chez tout citoyen, elle interpelle aussi particulièrement les chercheurs en sciences humaines et sociales travaillant sur les technologies contemporaines.
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Il est frappant que dans les jours ayant suivi la catastrophe nucléaire de Fukushima, les chiffres – symboles de rationalité et de maîtrise s’il en est – aient parfois semblé perdre toute espèce de signification. Tepco a ainsi annoncé un niveau de radioactivité 10 millions de fois plus élevé que la normale dans l’eau échappée de la centrale, avant de se rétracter, alors que l’ «information» avait déjà été reprise par les médias du monde entier. De même, sous la pression des événements, le seuil de radiations admissible pour les personnels travaillant sur le site a été brusquement relevé (de 100 millisieverts à 250 millisieverts) par le ministère japonais de la santé. Il est facile et rassurant d’incriminer l’incompétence ou l’insouciance des technocrates japonais, d’invoquer des fautes humaines, de chercher des responsables. Mais il faut bien admettre que la radioactivité met en question nos prétentions à la maîtrise.
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Loin de l’idée d’événement instantané associée à l’explosion, et véhiculée par l’image du champignon nucléaire, la catastrophe de Fukushima oblige à prendre en compte le temps long, voire la possibilité de l’irréversible. Les sols des environs de la centrale seront probablement incultivables pendant un siècle, et le déversement d’eau radioactive dans le Pacifique pourrait durablement altérer le milieu marin. Difficiles à limiter dans le temps, les effets de l’accident sont également très délicats à circonscrire dans l’espace : les eaux marines et les nuages radioactifs se déplacent en ignorant les frontières politiques. Ils se répandent et affectent tous milieux, sans discrimination. L’impossibilité de confinement à l’échelle de la planète est un problème majeur de sécurité qu’on n’a pas encore osé affronter malgré l’expérience des accidents passés.
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On est ainsi conduit à se demander si la catégorie du «risque» est réellement pertinente pour appréhender les menaces liées à l’énergie nucléaire. Un risque peut être «calculé». Parce qu’il présuppose de la rationalité dans l’enchaînement des événements, il autorise une forme de maîtrise. Or, ce sont précisément ces prétentions que la catastrophe de Fukushima semble remettre en cause. Malgré le déterminisme qui régit chaque ordre de phénomènes, l’enchaînement d’événements qui a mené aux fuites radioactives témoigne d’une incertitude radicale. Les technologies humaines que l’on nous présente comme sous contrôle, bien confinées dans l’enceinte de quelques réacteurs dûment surveillés, sont inscrites dans l’ordre de la contingence (au sens étymologique de contact de lignes adjacentes) propre aux «météores». Or la puissance des météores défie toutes les prévisions des gestionnaires des risques.
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Fukushima devrait donc interroger directement des catégories de pensée et des choix sociaux qui organisent notre présent et pèsent sur l’avenir. C’est pourquoi la catastrophe a suscité une émotion considérable et un flot de flashs d’information spéciaux, qui auraient dû permettre enfin de placer les choix technologiques dans la sphère publique. Et pourtant, force est de constater que certaines questions ont été promptement «enfouies» et soustraites au débat public. En France, le choix du nucléaire, longtemps présenté comme une sorte de destin auquel on ne peut échapper, a été habilement soustrait au questionnement du public grâce à un déplacement du débat sur les questions hautement techniques de niveau de sécurité. Avec beaucoup de sollicitude sans doute, les dirigeants du nucléaire se sont penchés sur les réacteurs japonais, mais c’est aussitôt pour en tirer profit en mettant en avant la sécurité de nos pompes, de nos réacteurs, la fiabilité de notre technologie et l’excellence de notre organisation technocratique. Dans la plupart des journaux, une semaine a suffi pour reléguer la question du nucléaire à l’arrière plan, au profit de la guerre en Libye et des élections cantonales.
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Ce qui a été ainsi discrètement «enfoui», c’est la question du choix de l’énergie nucléaire en tant que tel. Car choix il y eut dans des conditions historiques précises. Ainsi, on oublie de rappeler que la décision de privilégier l’énergie nucléaire a été prise en France par le général De Gaulle. On omet de rappeler que ce choix a provoqué des résistances dans les années 1970. On a oublié la vigueur du mouvement anti-nucléaire dont la mort de Vital Michalon en 1977 sonna le déclin. Par ailleurs, sur le cas japonais, les journaux ont mis en avant, avec un entêtement frôlant parfois le ridicule, le caractère «stoïque et discipliné» de la population. Ils ont moins insisté sur les protestations qu’avait entraînées dans les années 1960 le choix de l’énergie nucléaire, quelques décennies à peine après Hiroshima et Nagasaki. Tout ce qui pouvait rappeler que le choix du nucléaire procède d’une politique et doit par conséquent entrer dans l’arène du débat démocratique est soigneusement écarté.
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Ont pareillement été enfouies les questions relatives aux conditions de travail des ouvriers du nucléaire et des formes de salariat qui s’y sont développées, car elles concernent également la filière française. On parle beaucoup des manquements à la sécurité de Tepco comme si c’était un problème de gouvernance propre à la «culture japonaise». Or la dérégulation du marché de l’électricité en Europe, la privatisation d’EDF et sa mise en concurrence poussent à la recherche d’économies et favorisent le recours à la sous-traitance comme au salariat précaire. Invisibles sont les ouvriers chargés de la maintenance des centrales ou de leur démantèlement. Ils constituent le lumpenprolétariat de l’industrie nucléaire, sur le modèle de celui qui fournit ses corps aux essais cliniques. Ne faudrait-il pas parler de ces «corps vils» (selon l’expression de Grégoire Chamayou) que semble réclamer, et parfois sacrifier, la technoscience ? On rappellera qu’à Tchernobyl, le pire n’a pu être évité qu’au prix de la mort de centaines de «héros» (ou peut-être faudrait-il plutôt dire martyrs) anonymes et dont on ne connaît même pas le nombre exact. Plus généralement, les débats sur le nucléaire occultent trop souvent les gens qui y travaillent. Ainsi, la question de la sécurité – à supposer que ce terme ait ici un sens – ne renvoie pas uniquement à des réalités techniques, mais aussi à des réalités sociales.
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La catastrophe de Fukushima interroge enfin nos comportements face à l’énergie. Certes le nucléaire, qui représente 2% de la consommation énergétique mondiale ou environ 13% de l’électricité consommée, n’est qu’un pan de cette question plus large. Toutefois, il n’est peut-être pas tout à fait anodin que la catastrophe ait eu lieu dans un pays hautement technologisé et «énergivore». Et il est certain que les enjeux du nucléaire ne peuvent être compris indépendamment de nos modes de consommation et de leur impact sur la nature. Ainsi Fukushima devrait nous remettre en question et susciter un débat sur la question plus large de nos choix de sociétés et de leur rapport à la nature.
Cet article a été rédigé par Bernadette Bensaude Vincent, Marc Berdet , Sébastien Broca, Gustavo Brito, Aurélien Cohen, Alexandre Duclos, Laure Dobigny, Gérard Dubey, Françoise Girard, Alain Gras, Xavier Guchet, Raphael Koster, Marina Maestrutti, Baptiste Monsaingeon, Caroline Moricot, Sophie Poirot-Delpech, Laurence Raineau-Facchini, Sébastien Richard, Victor Scardigli, Luc et Mathilde Semal, Valérie Souffron, membres du Centre d’études des techniques connaissances et pratiques, Université Paris 1.


