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Analyses

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L’insoutenable immatérialité des infrastructures numériques : les e-déchets

Sacha Loeve , le 22 Décembre 2010 dans Analyses

Contre les conventions internationales et au mépris de la santé des travailleurs des pays destinataires, les déchets électroniques continuent de traverser le monde en polluant la planète. Alors que Les Amis de la Terre France et le Centre national d’information indépendante sur les déchets publient le rapport « L’obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage. Le cas des produits électriques et électroniques », Sacha Loeve, chercheur en philosophie des techniques, fait le point sur l’« e-waste » en questionnant notre civilisation et son rapport à l’objet.


Les débats sur la « société de l’information » portent le plus souvent sur la seule gouvernance des usages des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), comme si les objets traitant de l’information n’avaient aucune existence écologique. Or cette idée de « dématérialisation » fait écran aux flux considérables de matière et d’énergie que génèrent les infrastructures numériques, surtout dans les temps qui précèdent et qui succèdent celui de l’usage : ceux de leur production et de leur fin de vie.

Petits mais gourmands

Nos fétiches à puces – ordinateurs, baladeurs numériques, téléphones multimédia, terminaux internet mobile, PDAs, tablettes, et bientôt un grand nombre d’objet de consommation courante – ont beau être de plus en plus petits, légers et rapides, la microélectronique reste une industrie lourde, et ses procédés de production sont aussi coûteux que gourmands en énergie et en matières premières. La production d’un PC nécessite 240 kg d’énergie fossile, 22 kg de produits chimiques et 1 500 litres d’eau ! Alors que la fabrication d’une voiture ou d’un réfrigérateur consomme de une à deux fois son poids en énergie fossile, celle d’un PC consomme entre 10 et 12 fois son poids en or noir. Plus la machine produite est petite, légère et ses composants intégrés, plus sa production est gourmande : celle d’une clé USB demande 250 litres d’eau et celle d’une puce de 2 g jusqu’à 600 fois son poids en énergie fossile [1].

Une production difficile à tracer

Composants, packaging et boîtier compris, un ordinateur contient plus d’un millier de substances différentes dont certaines sont particulièrement nocives une fois la machine réduite en miettes : béryllium, plomb, retardateurs de flamme, PVC, arsenic, cyanure, cadnium, chrome hexavalent, mercure, terres rares. Ces dernières, de plus en plus prisées pour les technologies « vertes » (piles à combustible, photocatalyse, éclairage basse consommation, batteries électriques), sont extraites à 95% en Chine [2] dans des conditions sociales, sanitaires et écologiques désastreuses. Cartographier le réseau de production d’un appareil électronique est toutefois incroyablement compliqué… y compris pour les constructeurs eux-mêmes : un ordinateur conçu aux Etas-Unis peut être assemblé à Singapore à partir de composants électroniques produits par une fab’ de Taiwan, et incorporer des substances obtenues à partir de matériaux provenant des quatre coins du globe [3].

Une Convention peu contraignante

Les trois-quarts des e-déchets des pays de l’OCDE, soit 50 millions de tonnes par an, sont exportés vers la Chine, l’Inde, le Pakistan, le Brésil, l’Afrique du Sud et le Nigéria. Le « recyclage » s’y effectue au mépris de tout souci pour les normes sociales, sanitaires et environnementales (voir encadré). Cette activité constitue pourtant une violation de la Convention de Bâle « sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et leur élimination », ratifiée en 1989 (à la notable exception des Etats-Unis) et entrée en vigueur en 1992. Celle-ci, stipulant que « tout État possède le droit souverain d’interdire l’entrée ou l’élimination de déchets dangereux et d’autres déchets d’origine étrangère sur son territoire », reste peu contraignante. C’est pourquoi elle a été complétée par le Basel Ban Amendment de 1995, qui vise cette fois-ci à interdire l’exportation de déchets dangereux depuis les pays de l’UE et de l’OCDE. Toutefois, faute de bénéficier d’une majorité d’au moins 75% des pays signataires de la Convention, ce dernier n’est toujours pas entré en vigueur.

Les rebuts de la honte

Au grand mépris des travailleurs et de l’environnement

Les « cimetières électroniques » de Chine et d’Inde sont des villes entières où chaque quartier se spécialisé dans une activité : démanteler au marteau, déchiqueter, récupérer le cuivre des câbles, attaquer à l’acide les cartes pour en extraire les métaux précieux, trier les plastiques destinés à être incinérés ou revendus au marché noir selon l’odeur que dégage leur combustion au briquet (nocive en raison des retardateurs de flamme bromés ou phosphorés qu’il contiennent). Les poussières métalliques exposent les travailleurs à des affections respiratoires aigues. La récupération des métaux précieux se faisant dans des bains d’acide parfois creusés à même le sol, celui-ci a souvent un pH qui tend vers zéro, à quoi s’ajoute la pollution des nappes phréatiques par les métaux lourds. Employer le terme de « recyclage » pour désigner ces activités aussi nocives que polluantes est au mieux, trompeur, au pire, complaisant.

Mais doit-on vraiment se contenter de ces mesures d’interdiction ? Cette question mérite d’être posée, car en rendant illégale l’« immigration » des e-déchets, on contribue non pas à la supprimer mais à la rendre « clandestine », « honteuse », et donc toujours plus invisible. Plutôt que de « déchets » que l’on envoie se faire « recycler » ailleurs, il vaudrait mieux parler de « rebuts », c’est-à-dire d’objets qui, même en état de marche, se voient socialement déclassés, et dont on externalise l’activité de transformation en déchets, hors de la vue de ceux qui pourraient s’en sentir responsables – circulez, il n’y a rien à voir !
Car même si on ne sait pas le mesurer, on voit bien à quel point cette externalisation est rentable : main d’œuvre sous payée, évitement des problèmes liés à l’entreposage des équipements à recycler, économies réalisés par les producteurs sur les coûteux procédés de désassemblage. D’autant plus que l’on ne sait pas exactement jusqu’à quel point les producteurs sont en mesure de désassembler des matériaux structurés de plus en plus finement aux échelles micro et nanométriques. On est même en droit de se demander si les appareils ne coûteraient pas beaucoup plus cher s’ils étaient correctement recyclés.

Des directives européennes qui poussent à la consommation

En 2002, deux directives européennes ont été adoptées pour un meilleur recyclage des Déchets d’Équipements Électriques et Électroniques (DEEE) : la directive RoHS (2002/95/CE), qui vise à limiter au maximum l’utilisation de certaines substances dangereuses et difficilement recyclables sans danger, et la directive DEEE (2002/96/CE), qui oblige le producteur à prendre en charge la collecte et le recyclage (financées par une « éco-taxe » ou « éco-participation » répercutée au consommateur), ainsi que les vendeurs à récupérer l’ancien modèle à l’achat d’un neuf via un système de reprise « un pour un ». Ces mesures marquent peut-être une avancée, en revanche, elles n’incitent ni à allonger la durée d’utilisation des équipements électroniques, ni à sensibiliser les publics à cette question. En effet, pour appliquer la mesure sur les DEEE, les producteurs développent tout naturellement des logiques de fidélisation du client (un bon de réduction sur un nouveau modèle de la gamme en échange de l’ancien) qui reviennent finalement à faire de l’intensification de la consommation la condition du recyclage. Pire : on tirera d’autant plus profit de la contre-productivité de la mesure qu’elle sera jugée inefficace, d’abord en la faisant « subventionner » par le consommateur, ensuite en lui proposant une logique « recyclage, si achat ».
Pour assurer la traçabilité des e-déchets, c’est encore à des TIC que l’on envisage de recourir : aux étiquettes RFID. Une fois éliminée avec l’objet en fin de vie sur lequel elle est apposée, l’étiquette électronique risque finalement de venir s’ajouter aux déchets déjà existants. Par ailleurs, leur petite taille ne rend pas les étiquettes RFID moins nocives que n’importe quel dispositif à semi-conducteurs. Or les étiquettes RFID ne sont pas répertoriées par la directive européenne sur les DEEE, comme si leur quasi-invisibilité les rendait inexistantes sur le plan du droit environnemental.

Les machines ont la vie courte

Une autre question mérite d’être posée : si on fait passer au premier plan la question de l’évolution des stocks de matières premières non renouvelables, le recyclage est-il vraiment la priorité absolue, ou ne fait-il que retarder de quelques décennies le moment critique où une ressource devient rare, son marché instable, et son extraction de plus en plus risquée ? C’est le problème auquel s’attaque François Grosse dans un article qui montre qu’un taux de 80% de recyclage ne peut entraîner de découplage effectif entre croissance économique et épuisement des matières premières si l’augmentation de la consommation annuelle de matières premières ne dépasse pas 1%. La priorité va donc d’abord à l’allongement de la durée d’utilisation des objets, et ensuite au recyclage, qui doit être subordonné à la première pour être efficace.
Or l’industrie de la microélectronique s’est construite sur le modèle de l’obsolescence programmée [4] des générations successives de machines – et ce, dès l’invention de la loi de Moore qui, menée à son terme, conduit tout droit à l’ordinateur jetable. Aujourd’hui, sous la pression du marché, le temps moyen d’usage d’un PC, de l’adoption par l’usager à sa mise au rebut, est passé de 5 à 2 ans en une décennie. Cette durée tend à devenir une brève parenthèse dans le cycle de vie global de l’objet : ce dernier n’a plus le temps de se « socialiser », et nous n’avons plus le temps de nous l’approprier ; nous ne faisons plus société avec nos objets.

Le souci des autres, du monde… et des objets !

Cette tendance à réduire toujours plus les temps d’absorption des équipements par les marchés et à accélérer leur cadence de renouvellement contribue tout autant à intensifier le problème des e-déchets qu’à le rendre invisible : aux producteurs, parce qu’il semble faire partie du système de production avec la bénédiction du marché ;aux utilisateurs – nous –, qui n’ont de rapport qu’avec le halo d’existence immatérielle conféré par l’objet aux pratiques numériques dont il est le support durant le temps de plus en plus court où il bénéficie du prestige social justifiant son utilisation ; enfin, aux franges pauvres des populations qui en pâtissent, parce que leur insoutenable moyen de subsistance symbolise le mode de vie qu’« on » aimerait leur offrir. Qui ça ? Nous ?


Aujourd’hui, le souci et le soin que l’on accorde aux autres et au monde passe donc par le souci et le soin que l’on accorde aux objets. Extension des garanties de 1 à 10 ans, open-hardware, économie de fonctionnalité : nombreuses sont les pistes qui permettraient d’allonger la « durée de vie en société » de nos machines, d’en venir à une innovation fondée sur la réactualisation et l’évolution de l’ancien plutôt que sur son renouvellement et son obsolescence, et de fonder une économie basée sur des services de « soin aux objets ».

 

Sacha Loeve

 

[1] Ruediger Kuehr et Eric Williams, Computers and the environment. Understanding and Managing their Impacts (rapport pour l’Unesco), Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 2003

[2] Reportage sur l’extraction des terres rares en Chine

[3] Alastair Iles, “Mapping Environmental Justice in Technology Flows : Computer Waste Impacts in Asia”, Global Environmental Politics, 2004, vol. 4, n.° 4, p. 76-107.

[4] « L’obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage. Le cas des produits électriques et électroniques », rapport des Amis de la Terre France et du Cniid (Centre national d’information indépendante sur les déchets).

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